Frayer / Chauffer le dehors / Béante

16 juillet 2021

Critique par Julien Renaud

J’ai décidé de rédiger une critique 3 pour 1, car mon appréciation de ces trois recueils de poésie de Marie-Andrée Gill, poétesse ilnue du Lac-Saint-Jean, a été teintée par le fait que je les ai lus l’un après l’autre, d’un seul souffle.

J’écris «recueils», mais je trouve ce terme erroné. Les trois ouvrages ne sont pas une somme de fragments parfois parallèles, parfois perpendiculaires, avec des fils manquants pour tout rattacher. Non, ce sont des œuvres entières, indivisibles, avec des propos frappants. Ce qui ne peut être le résultat que d’une démarche artistique incarnée, par naïveté ou par minutie.

En poésie, on peut échapper une image ou un message, chercher un sens trop linéaire, trop vite. En lisant ainsi, on se met des barrières, lesquelles peuvent nuire au plaisir de plonger avec confiance dans l’univers proposé par l’artiste. Si l’on continue la lecture, les images finissent par apparaître, ou on finit par les dessiner à notre sauce. L’appréciation en cours de lecture est donc futile; c’est l’impression qui nous habite au moment de ranger le livre – et dans les jours suivants, parfois – qui fait foi de tout.

Tout ce préambule pour louanger le travail de Marie-Andrée Gill, qui laisse une trace véritable. Une œuvre engagée de manière subtile, très personnelle aussi, universelle, malgré les couleurs de son identité. Une parole parfaitement dosée, accessible, vraie et puissante dans sa simplicité. Bravo!

Frayer, c’est le va-et-vient des vagues du Piekuakami, parfois calme, parfois agité. Une mouvance constructrice de l’identité d’une humaine avec un héritage, un présent et une destination plus ou moins connue. Avec une vieille eau dont elle est l’enfant, une eau propre en bataille et cette eau calme à laquelle on aspire toutes et tous.

«Je suis un village qui n’a pas eu le choix.»

«Je suis dans le niveau sous l’eau d’un jeu vidéo au moment où la petite musique de quand t’as pu d’air commence.»

«Et devant le lac,
une chance,
le lac.»

Publiée quelques mois avant, Béante est une œuvre plus engagée, sans être politique. Une œuvre qui diagnostique, qui peint un tableau de la tradition, de l’identité et de la survie. C’est aussi un appel à la cohabitation. Non, au partage. À l’échange. À l’enrichissement humain.

«Nous sommes ce qui nous précède
nous sommes toujours là nous
sommes.»

«Je suis tous mes ancêtres en aléatoire.»

«Cueillir des plumes
direct dans les veines
tant qu’à y être
greffer des pattes de lapin
aux chats noirs.»

Enfin, dans Chauffer le dehors, le plus récent ouvrage, on s’éloigne de l’identité, bien qu’elle demeure en trame de fond, prête à teinter un mot de ses couleurs. Marie-Andrée Gill se dévoile autrement, avec une réalité universelle: l’amour échoué.

«Si vous vous demandez où je suis maintenant, c’est moi, juste là, avec le sourire forcé d’une patineuse artistique qui se relève après avoir fini son triple axel sur le cul.

«L’amour c’est une forêt vierge
pis une coupe à blanc
dans la même phrase.»

«Le dehors est la seule réponse que j’ai trouvée au-dedans.»

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