Burgundy

31 octobre 2020

Critique par Élodie Bordeaux

« Astheure que je maîtrisais la lecture, je trouvais ça pratique que mon père soit abonné au Journal de Montréal. J’en apprenais des affaires, même des affaires qui se passaient en dehors de Burgundy, en dehors de Montréal. Je lisais les nouvelles. Ça commençait jamais par “Il était une fois”, et c’est vrai ce qu’on y racontait. À des milles des rumeurs de voisins et des querelles pour rien. Ce matin-là, le Journal de Montréal mettait Berlin à la une. Ça ébranlait quelque chose en moi, ces jeunes fâchés. C’est comme s’il me manquait seulement un peu plus de rage pour démolir les murs invisibles de Burgundy. » (Burgundy, p.77)

Burgundy, c’est l’histoire d’une enfant des années 1980 qui doit grandir dans une famille malhonnête et dysfonctionnelle de la Petite-Bourgogne, un quartier pauvre de Montréal où aucun avenir ne semble lumineux ou seulement accessible. Entre son grand frère peu présent, sa mère totalement enclavée dans les moeurs sexistes de l’époque et son père excessivement violent et dangereux, la petite Mélanie nous raconte un quotidien où rien ne semble bouger, mais où c’est l’absence même de mouvement de Burgundy qui marque la vie à tout jamais.

J’ai choisi de lire ce roman à la suite d’une recommandation d’une collègue qui connaît bien le genre de lectures qui m’interpellent généralement. Au travail, j’avais parlé avec passion du roman La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen – un de mes plus récents coups de coeur québécois – et elle m’avait encouragée à lire Burgundy. «C’est un peu le même univers que La déesse des mouches à feu; c’est la même époque, le même parler et tout, mais Burgundy, c’est encore plus drôle!» Je m’attendais donc à découvrir une oeuvre peut-être trash –mais d’un point de vue positif –, sûrement drôle et absorbante, et certainement très émouvante. À tous les niveaux, je n’ai jamais été déçue, bien que j’ai été très surprise de la violence installée comme la trame majoritaire du livre.

Le personnage principal peut d’abord paraître difficile à saisir, principalement parce que ce sont des mots d’adulte que Mélanie Michaud porte sur des idées et des observations enfantines et qui semblent parfois banaliser la dureté même de ce qui est dit. Cependant, ce sont ces allers et retours entre l’enfance et l’adolescence, la Petite-Bourgogne et Sainte-Catherine, la pauvreté et la richesse soudainement acquise par le père, qui blanchit de l’argent le temps de quelques années dans les motards, qui font du personnage de Mélanie ce qu’elle est, soit quelqu’une de tourmentée par la vie et qui tente de nommer des choses horribles pour lesquelles elle n’a même pas les mots. Les vols à répétition subis par la famille et reproduits par l’enfant, la consommation d’alcool et de drogues prises par le personnage principal, ses amis ou son père, la peur et la solitude mêlées à l’espoir des jours meilleurs et à l’imaginaire débordant du jeu et du désir font de Burgundy une oeuvre tout en contrastes, très noire et très blanche à la fois, mais sans aucune zone grise. D’un autre côté, la temporalité éclatée, qui nous fait voyager des 6 ans du personnage principal jusqu’à sa majorité, peut rendre encore plus difficile la compréhension de ses motivations par le lecteur ou la lectrice, qui perd de vue ce qui anime réellement Mélanie. L’histoire aurait pu être racontée chronologiquement et l’ensemble de l’oeuvre aurait sans doute été plus claire, quoique peut-être moins intéressante à traverser et à découvrir.

Au final, avec Burgundy, le lecteur ou la lectrice est transporté.e dans un univers intimiste, où le personnage principal nous raconte parfois ses rêves, parfois ses fantasmes, souvent ses chicanes de famille et d’école et quelquefois ses trips de vente ou de consommation de drogues, le tout traversé d’épisodes de violences assez détaillés – violences conjugales, piqueries à l’héroïne, viols et agressions sexuelles détaillées, même des meurtres et la tuerie de l’École polytechnique de Montréal, qui a eu lieu le 6 décembre 1989 – , mais toujours racontés par une enfant de 7, 8, 9 ou 10 ans qui comprend plus ou moins ce qui se passe, donc avec une certaine légèreté́ parfois difficile à recevoir.

L’oeuvre a également un côté très féministe et engagé, un désir de voir les choses changer pour quiconque fait partie d’un groupe minoritaire, que ce soit les femmes, les enfants, les personnes plus démunies, les personnes aux prises avec des troubles de santé mentale et même les animaux. La sensibilité et l’amour inconditionnel du personnage principal pour tou.te.s ceux et celles qui sont dans le besoin transcendent le texte avec nécessité. On sent que ce premier roman de Mélanie Michaud existe pour dire quelque chose de fort, de puissant et d’universel. Une libération autant pour l’autrice que pour les personnes qui la liront et qui sauront, à leur tour, faire passer le discours de la violence à l’amour.

« En attendant, Burgundy, mon royaume, ne se tannait pas de son lot de malheurs et de problèmes. Burgundy porte sur son dos une lourde carcasse qu’elle espère un jour enterrer. Dans mon petit bled entouré de blocs bruns et gris, vivre des mésaventures était assez banal. Les malheurs des uns n’intéressaient pas les autres. Ce n’était pas divertissant, c’était la normalité. Les gens ne semblaient pas assez écœurés pour faire une révolution. Ils se crissaient profondément de tout. Quand je leur demandais s’ils avaient vu les images de Berlin et s’ils voulaient qu’on fasse pareil, ils riaient. Ils nous disaient sans histoire. Les gens s’intéressaient davantage à ce que je comptais faire demain, quand je serais grande, ou juste ce que je comptais faire avec mon cinq piasses. » (Burgundy, p. 78)

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